Aube de l’Odyssée ( par F.L)

Pour mettre un peu de baume au cœur de nos malheureux amis japonais, on aurait pu l’appeler Odyssée du matin calme, cette nouvelle guerre : ils auraient senti qu’on pensait à eux et qu’on les associait à la grande victoire qui se prépare.
Pourtant, « Odyssée », cela paraît bizarre car l’Odyssée, c’est bien le retour difficile et voulu par les dieux d’Ulysse vers Ithaque, son errance de dix ans après dix ans de guerre et une guerre gagnée par sa ruse, son esprit rusé, sa « metis », pas sa vaillance ! Les Achéens ne sont venus à bout des Troyens que difficilement !
Deux remarques : d’abord, on place cette fois l’Odyssée avant la guerre ! Le monde à l’envers ! Ensuite, mettre un début de conflit sous le signe du commencement d’une longue errance, c’est un peu jouer avec le feu.

Ajoutons que cette victoire de la ruse (le fameux cheval) opposée à la force et à la puissance fait qu’on  n’ose pas imaginer qui risque cette fois d’en faire usage face aux rafales d’aube de l’Odyssée!  Ces messieurs de la coalition ont voulu accrocher une médaille historique à leur entreprise : ils auraient dû relire Homère car Kadhafi a sans doute plus d’un cheval dans son sac ! (Qui lui a d’ailleurs vendu pas mal d’armes ?)

Dans les cafés de Mulhouse où j’étais hier, les télés marchent à fond. On discute sec. Les uns se réjouissent bruyamment  de voir les Français « mettre la pâtée aux Arabes » et un vieux, ancien d’AFN, rappelle que militairement, en Algérie, on avait gagné et que s’il n’y avait pas eu la trahison des politiques, l’Algérie serait toujours française. Ça opine dur du chef en regardant la télé. La croisade réveille bien des souvenirs. A la tienne Robert !
Un peu plus loin, les autres, tout aussi bruyamment, se félicitent de voir la France « mère des arts, des armes et des lois », le pays des « Droits de l’homme » venir au secours des insurgés et écraser le despotisme d’un tyran…

Cette guerre, ou ce début de guerre est un peu une auberge espagnole : chacun y apporte ce qu’il veut : les bons sentiments, les frustrations les moins avouables, la haine imbécile. Robert, tu en reprends un petit ?
J’habite à l’intersection des frontières allemandes, suisses et françaises. Ces derniers temps, il n’est pas inintéressant de comparer les nouvelles à la française et à l’allemande : deux univers différents, deux mensonges contraires ! Des pauvres types comme moi grugés à tous les coups.
A propos du Japon, tout d’abord, alors qu’en France on insiste sur les négligences japonaises « impensables » chez nous avec notre haut niveau de technicité (on oublie le marasme créé cet hiver par trois flocons de neige), en Allemagne on souligne à grand renfort d’exemples et de commentaires de spécialistes les hautes compétences des ingénieurs et chercheurs nippons, compétences, on appuie,  qui n’ont servi à rien !

On montre, en France, avec un plaisir pervers, ces Japonais qui restent bizarrement Zen, quasiment insensibles (bizarre, ça !), qui cachent leurs sentiments en dépit du drame. On sous entend leur foi en l’État et la science, banzai ! En Allemagne, on nous montre les manifs de ces derniers jours à Tokyo, à Osaka… contre l’atome, la revendication japonaise d’un arrêt immédiat de toutes les centrales ! Des milliers de personnes hors d’elles, en colère et qui en veulent aux imprudences, au refus d’avoir écouté les Cassandre, qui vouent aux gémonies la classe politique et les « savants » ! Des images des divers mouvements de protestation anti atomiques japonais des années passées sont diffusées pour illustrer cette valence de l’opinion. Et on voit des Japonais pas zen du tout qui pleurent et se lamentent, se désespèrent, se mettent en colère.

Les Allemands auraient collecté plus de 30 millions pour venir en aide au Japon et on voit tous ces gens, ces officiels, maires, diplomates japonais, la larme à l’œil,  qui demandent de l’aide. En France on considère qu’un pays riche a moins besoin d’aide financière mais qu’il réclame au contraire le know-how atomique français…
En bref, deux images opposées qui n’ont qu’un but : justifier ce que la politique veut imposer. En Allemagne vont avoir lieu des élections importantes : pas question de se mettre à dos une opinion sensible aux problèmes d’environnement et majoritairement ennemie de tout conflit. En France, on a Areva, EDF…, qui polluent le débat démocratique et on a tellement bien fait entrer dans la tête des Français que sans atome il n’est plus d’avenir possible qu’on peut même en profiter pour rassurer le bon peuple sur la fiabilité de nos installations grâce à cette catastrophe et obtenir d’une large majorité son assentiment inconditionnel. Ça s’appelle Tschernobyl, le retour !!!

A propos de la Lybie, même scénario. L’Allemagne n’a de cesse de rappeler que le mouvement de rébellion est d’abord un mouvement qui oppose des « clans », que l’armée de Kadhafi est plus puissante qu’on ne le dit, que sans engagement terrestre, il sera impossible d’arriver à un résultat, que des frappes aériennes sans victimes dans la population est une fois de plus illusoire et que le mieux qui ressortira de l’affaire, ce sera la partition problématique du pays. On interviewe des habitants de Bengazi, des révoltés armés qui demandent seulement qu’on cloue au sol les avions de Kadhafi et supplient que « monsieur Sarkozy » n’envoie pas de bombes sur leurs maisons » ! On insiste sur le fait que l’engagement ( ?) arabe se fait avec des nations qui en même temps écrasent les révoltes de Bahreïn, que les « alliés » ne se sont même pas préoccupés de ce qu’il adviendra du pays en cas de victoire ou de demi-victoire…  Cette guerre serait une aventure dont le monde n’a pas besoin et les premiers reportages  après les frappes montrent les victimes collatérales, le poing levé contre Sarkozy alors qu’en France on passe en boucle les appels au secours, les adjurations adressées à ce même Sarkozy !

En revanche, nulle mention des demandes d’arrêt de Fessenheim (de notoriété publique en bien mauvais état et construite sur un fossé d’effondrement volcanique) ni des manifs des Alsaciens et des Allemands allant dans ce sens… Pas un mot pour répercuter les voix qui disent qu’un conflit armé n’est pas la réponse qu’il faut aux exactions du tyran de Tripoli.

On se fout de nous partout ! Mais c’est une vieille habitude. Panem et circenses etc. Et l’impératif moral catégorique, il s’en souvient Sarko ?
Et puis, il y a le pétrole lybien, les prix qui montent à la pompe… Alors…

A part cela, du beau temps (enfin) et une belle balade cette après midi dans les rues de Bâle détruite entièrement en 1356 (à peu près) lors d’un tremblement de terre. Bâle à 40 km de Fessenheim…
En espérant que vous allez bien,
F

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