Gaël Duval, pionnier français du logiciel libre, lève des fonds sur Kickstarter pour concevoir le premier smartphone respectueux des données de l’usager.

Vous n’aimez pas l’emprise des géants américains du numérique sur votre vie ? Vous êtes choqué par les profits faramineux des GAFAM, qui pompent vos données personnelles et vous engluent dans leur écosystème pour mieux amasser des milliards, sur lesquels ils paient si peu d’impôts en Europe ? Vous voulez mieux maîtriser votre « empreinte numérique « , mais vous ne savez pas comment échapper au duopole Apple (iOS) – Google (Android), qui tient le marché mondial du smartphone ?

Alors, vous devriez jeter un coup d’œil à la courageuse initiative de Gaël Duval. A 44 ans, ce développeur et multi-entrepreneur français mène le projet d’envergure mondiale eelo : un smartphone « libre », c’est-à-dire basé sur un système « open source » respectueux de votre vie privée.

Et ça prend : à une semaine de sa clôture, une levée de fonds sur la plateforme de financement participatif Kickstarter a déjà recueilli plus de 71.000 euros de la part d’un gros millier de contributeurs. Gaël Duval, qui avait fixé un objectif initial de 25.000 euros, est agréablement surpris :
«  »Je reçois des messages de soutien des quatre coins du globe. Il s’opère actuellement une prise de conscience mondiale, portée par une communauté d’usagers qui ne veulent plus être prisonniers d’une poignée de géants de la Silicon Valley » »

Ni Apple, ni Google

Gaël lui-même a un parcours intéressant : en 1998, il avait créé Mandrake Linux, l’un des premiers systèmes d’exploitation conviviaux pour ordinateurs personnels, basé sur le logiciel libre Linux. Au fil des années, il s’est ensuite développé, en informatique et bureautique, des alternatives grand public à Microsoft et son omniprésent Windows. Nous les avons récemment testées .

Mais, sur le smartphone, devenu pour la plupart d’entre nous un incontournable « compagnon de vie », il n’existe encore aucune échappatoire. Les usagers qui ne veulent pas confier leurs secrets intimes à Tim Cook (Apple) ou Larry Page (Google) sont condamnés à revenir au téléphone mobile préhistorique : pas cher certes, mais pas « smart » du tout. Or se priver d’accès mobile à internet et d’applications (email, messageries, réseaux sociaux, cartographie, photos…) est devenu très frustrant.

Résultat : nous nous sommes petit-à-petit résignés à devenir dépendants des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft). Tout « libriste » qu’il est, Gaël Duval avoue s’être lui aussi laissé aller à cette facilité :

«  »J’ai réalisé cette année que j’utilisais un iPhone depuis 10 ans, un Mac, et de plus en plus les services Google. J’ai pris conscience du fait que j’étais devenu paresseux et mes données personnelles n’avaient plus rien de privé ! » »

Il n’en est pas du tout satisfait. Car il n’adhère plus à la culture d’Apple, dont les derniers produits sont selon lui « de plus en plus chers et pas vraiment excitants ».

Surtout, le groupe de Cupertino « enferme ses usagers dans son écosystème propriétaire, de moins en moins soucieux du client. » Dernière alerte en date : le scandale du ralentissement volontaire des anciens modèles d’iPhone, que dénonce l’association française HOP (Halte à l’Obsolescence Programmée).

De même Google nous piste en temps réel à travers toutes ses applications (moteur, maps, mail, shopping…). Le groupe recueille un maximum d’informations sur ce que nous faisons, pour mieux nous vendre aux annonceurs. Constat désabusé de Gaël :

«  »Comme des millions d’autres personnes, je suis devenu un produit de Google, je suis tombé dans l’allégeance. » »

Enjeu politique

Sa préoccupation dépasse largement le souci de protéger ses propres données. Gaël Duval craint que l’Europe ne subisse une véritable colonisation numérique :
«  »C’est devenu une question d’indépendance et de souveraineté. Je suis fâché que nos hommes politiques ne s’emparent pas sérieusement de ces questions, c’est un manque de courage irresponsable ! » »

L’entrepreneur souligne qu’une poignée de multinationales américaines est en train de concentrer les plus gros fichiers nominatifs de l’histoire de l’humanité : « Sans entrer dans la paranoïa, je pense qu’on arrive à une masse critique, en terme de puissance de ces organisations, qui concentrent technologie et moyens financiers colossaux. »
«  »Ils expliquent vouloir changer le monde ‘en faisant le bien’. Ce qui implique qu’ils deviennent plus puissants que des Etats. «  »
Non lucratif

Face à cet enjeu de société, l’objectif d’eelo est double :

Contribuer à une prise de conscience collective sur le thème de la dépendance. N’est-il pas paradoxal que les mêmes Français qui soupçonnent les nouveaux compteurs électriques Linky d’espionner leur consommation énergétique… confient sans états d’âme leurs données les plus intimes à Google ?
Secundo, construire une offre alternative à Google et Apple pour le grand public. C’est-à-dire un smartphone eelo et des web-services associés (email, stockage dans le cloud, outils de bureautique en ligne) qui respectent les données personnelles des utilisateurs.

«  »Nous essayons de concevoir un smartphone libre et convivial : un appareil si simple d’usage, que je pourrais le recommander à mes parents de 70 ans et à ma fille de 12 ans ! » »

Eelo est un projet à but non lucratif, car Duval pense que « les systèmes d’exploitation et les services web devraient être une ressource partagée comme les réseaux téléphoniques, les voies ferrées, les routes. » Sans but lucratif ne signifie pas que rien ne sera vendu, car il faut bien payer les salaires des concepteurs. Des smartphones eelo seront probablement à vendre, et certains services premium seront disponibles pour les entreprises. Mais le profit ne sera pas le premier objectif d’eelo.

D’après lui, le défi technologique n’est pas insurmontable : eelo ne réinvente pas la roue : le projet (dérivé de LineageOS), prend le meilleur des briques logicielles open source qui existent déjà, les assemble et met dans l’huile dans les rouages. Le projet eelo se veut moins jusqu’au-boutiste que le Pure OS américain : « Notre smartphone sera compatible avec des applis comme Facebook, car on sait que les gens ne peuvent se passer de ces outils du jour au lendemain… »
Anguille et murène

Le montant levé à travers la campagne Kickstarter permettra à Gaël Duval d’étoffer sa petite équipe d’une demi-douzaine de collaborateurs permanents, autour du développeur indien Hathibelagal Ashraff  et du designer brésilien Rhandros Dembicky. Objectif : avoir une version beta cet été, et livrer les premiers smartphones eelo aux contributeurs qui ont payé 1.000 ou 2.000 euros dès l’automne 2018.

L’objectif est de bâtir un mouvement assez puissant pour convaincre des fabricants de smartphone de fournir des appareils à un prix intéressant…

eelo vient de « eel « , l’anguille qui sait se cacher au fond des océans. Mais attention : l’un des spécimens de cette famille, la « moray eel », est une murène aux dents longues et pointues, connue pour mordre cruellement les plongeurs. Discrète, mais très offensive…

Source : https://www.nouvelobs.com

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