Les Kanak avaient mis leurs cases dans la ville, en plein cœur, sur un grand parking, face à la mer. Ils avaient ouvert le bitume, creusé des trous, creuser la terre, pour enfoncer leurs poteaux. Ils avaient dit que c’était la tribu dans la ville, la reconnaissance de l’autre, la fête citoyenne, le destin, et que les cases étaient bien, qu’elles étaient bien là. Ils avaient posé la paille et leur drapeau d’indépendance, sur les cases, en flèches faitières. Des blancs étaient venus, avaient dansé avec eux. Ils avaient dit C’est joli, ça change du béton ! Leurs enfants blonds étaient entrés dans les cases, avaient voulu y dormir. D’autres blancs avaient hurlé, vociféré, menacé. Les cases devaient être démontées, relogées, ils ne l’avaient pas fait, ils avaient donné leur parole pourtant, ils n’avaient pas de parole, Qu’est-ce qu’on attendait ?!!! Les Kanak n’avaient pas bougé, les Kanak ne bougent jamais.

Il s’en foutait, il s’en tapait, il en avait assez. Les Kanak pouvaient démonter leurs cases dans la ville, ou la ville autour des cases, défaire le bitume, planter de l’herbe, envahir la ville et dire simplement Ici c’est Kanaky, tout simplement, il s’en foutait, il en avait assez, il en avait assez de tout. Il avait mal, toujours mal, ça ne s’en allait pas, ça ne s’arrangeait pas, comme un mal de dos, de reins, d’oreille, de dents, de crâne, un mal de tout, lancinant. Les blancs pouvaient partir, les cases pouvaient rester, ou partir, son mal ne partirait pas. Il se disait qu’il s’était laissé envahir aussi, creuser, vider et que sa coquille vide allait s’effondrer, s’écrouler. C’était un peu comme la mer quand elle mine, quand elle sape la terre. Envie d’écrire un peu, d’écrire le bruit de la mer contre la terre, encore un peu, et encore…

C’était un peu comme l’océan et la terre.

L’océan léchait la terre, l’attaquait, massivement, doucement, continument, simple, uniforme, parfait.

La terre résistait, un temps, voluptueusement, désespérément, tragiquement, supportait la caresse, insupportable, puis cédait, partait en morceaux, en lambeaux, reculait, sans ciment, mêlée, grumelée, fragile, docile.

La terre avait tenté de gagner sur la mer, de gagner, de dompter le flot, de combler le marais, d’élever la plage, de renforcer le rivage, d’assurer le mariage.

L’océan avait dissout, mangé, balayé, absorbé, digéré les barrages.

La mer c’était la vie, brute, libre, liquide, infinie, elle se mouvait confiante, puissante, indépendante, légère, superficielle, semblable à elle-même, en surface et au fond, immuable, éternelle, heureuse.

La terre c’était la mort, lourde, limitée, pesante, composée, fissurée, friable, entravée, faible, décomposée dès la naissance, perdue à l’avance, mortelle, malheureuse.

La mer avait vingt ans, pour toujours, éternellement, oubliant, renouvelant, se renouvelant, sans cesse, effaçant le temps à chaque vague. L’océan c’était les vingt ans de la terre, son regret éternel.

La terre c’était les cent mille ans de la mer, sa mémoire, la mémoire de ses flux, de ses reflux, le poids de la mémoire, le poids des jours, l’éternel retour, les millions de sédiments, de souvenirs, depuis toujours, pour toujours. Le temps n’était pas leur ami, le rendez-vous était impossible, la rencontre n’était qu’un rêve fugitif, l’union ne pouvait durer.

La mer avait aimé, désiré, dévoré la terre et l’avait oubliée. La terre avait adoré son premier baiser, la morsure de la vague et le flot final, fatal, de l’orage.

L’océan c’était elle, la terre c’était lui. Elle était l’aile, il était l’île. C’était comme ça, ce n’était la faute de personne, c’était ça, on n’y pouvait rien, personne n’était coupable, ni même responsable, personne ne pouvait dire Je, c’était la règle du jeu…

Elle était entrée doucement en lui, elle s’était insinuée, elle l’avait habité, envahi, amolli, rongé doucement du dedans. Elle s’était ouverte immensément, passionnément, avidement, l’avait enserré, submergé, englouti, avalé, du dehors, entièrement, annulé.

La mer c’était elle, c’était eux, la puissance, unie, invincible, inconsciente, ondoyante, changeante, indépendante, captivante. C’était l’océan, tout, tout l’océan.

La terre c’était lui, l’autre, les autres, nous, la servitude, la solitude, le sable, la solitude du sable, des îles, des pierres, des grains, de la poussière, rien, la chronique d’une poussière annoncée.

L’océan n’en voulait pas à la terre. La mer n’en veut pas aux îles, elle les prend, simplement, naturellement, et les oublie.

La terre n’en voulait pas à l’océan. Les îles n’en veulent à la mer, mangées, détruites, englouties, et leur sable  échoué, abîmé se souvient, simplement, silencieusement, horriblement, éternellement d’un rêve impossible, éperdu, perdu, le rêve passé des îles, le rêve des îles passées, embrassées un instant par les eaux, souvenir muet, impalpable, infini, d’un rêve impossible.

( sources : jeffrey Tardy )

7 COMMENTS

  1. mon cher Bertrand le principe de Lavoisier que je rappelle
    « Rien ne se perd Rien ne se gagne et tout se transforme » contredit votre comparaison
    Aigues Mortes d’ou parti 2 fois Louis neuf pour les croisades montrent combien la terre peut gagner sur la mer…. on peut donc écrire l’inverse de ce que vous avez écrit…
    En fait si le futur est en droite ligne du présent alors les canaques ont déjà gagné leur indépendance face à la culture hexagonale
    Seulement voila la vie est plein d’imprévus .Qui aurait parié à la fin des années 80 sur l’effondrement du bloc communiste comme un sucre dans l’eau? pas même la CIA parait il
    d’ou la nécessité de laisser du temps au temps… ça tombe bien ,le respect des ADN à la virgule prêt c’est 3 référendums….
    Peut être rien aura changé, peut être l’Europe aura explosé…
    entrainant révolutions et misère noire (laSuisse fait en ce moment des exercices militaires pour empêcher son envahissement dan cette hypothèse ;envahissement par les espagnols les italiens ou les français.. fuyant la guerre civile..)
    bref tout est possible et rien est gravé d’ores et déjà dans le marbre

  2. Merci pour cette réponse moneo1, qui atteste une lecture au moins attentive, sinon bienveillante.
    Ce texte était un poème, pas un traité de chimie ou de physique, sur la conservation de la masse ou sur l’entropie…
    Certes « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. », mais il est des « transformations » qui ressemblent fort à des morts…

  3. mais c’est notre destin Bertrand même si notre société occidentale veut absolument l’occulter ..
    On a beau déifier la jeunesse à coup de sports , ( ah ces charmantes jeunes femmes qui balancent leurs popotins au rythme de leurs foulées promenade pierre vernier) de bistouris ou de pommades miracles ,un jour nous nous retrouvons dans une boîte et tout ce qui avait de l’importance disparait..
    politiquement c’est pareil … Pidjot tjibaou ,lafleur en savent quelque chose….
    la mort fait partie du système c’est absurde mais pire si la science un jour permet qu’il en soit autrement ça voudra dire qu’il faudra empêcher de procréer et tuer ceux qui voudraient le faire ou le feront par inadvertance
    la philosophie ne peut pas grand chose face à cette situation et c’est pourquoi les religions continuent de prospérer en racontant de histoires à dormir debout

  4. Je te suis moins, sur tout ça, c’est un peu flou, mis à part l’image des rondeurs sur la promenade d’un « Triangle d’Or » bien connu et décrit ;-). Ton principe de Lavoisier était plus clair et on pouvait lui opposer le Nombre d’Or idéal d’une île que même les flux et reflux de ce monde ne pouvait annuler et effacer des rêves d’une matière « transformée ».

  5. Et en ce temps là, étrangers aux turpitudes de paille et béton en Opao, Hui et Han érigeaient à deux pas leurs pagodes qui, patinées par les éléments, traverseraient d’autres époques troublées, et fléchiraient peut-être mais ne rompraient sans doute jamais.

  6. la mort est inéluctable MAIS personne ne sait qui quand et comment?
    ramené à nos « moutons » la logique veut que ce soit les plus vieux qui partent les premiers…la logique hexagonale voudrait que ce soit la dékolonisation habituelle repentante qui triomphe ( Hollande hier dénonçant les méchants policiers français du 19 octobre 1961 tuant des gentils organisateurs FLN en guerre contre notre pays ,le prouve encore une fois) Mais voila personne ne connait le futur et vu ce que je vois ce que vis ce que je constate ,i l n’est même pas certain que le président Hollande termine son quinquennat ou alors au prix d’un tête à queue phénoménal ou la nomination de Beregovoy sous Mitterrand passera pour un estimable plaisanterie.
    sans compter que vu les difficultés mondiales la bête guerrière se remet à respirer

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