jpg-2785029-jpg_2414718_480x209La Polynésie française est un territoire miraculeux où les cocotiers peuvent parfois se transformer en or. Le gouvernement de cette collectivité d’outre-mer, présidé par le célèbre et sulfureux sénateur Gaston Flosse, a décidé de choisir le projet d’un cabinet hawaïen d’architectes, Group 70 International, à la suite d’un appel d’offres pour l’aménagement d’un complexe touristique sur l’île de Tahiti, à Punaauia. Le plus curieux dans ce choix n’est pas que l’heureux vainqueur soit étranger, c’est qu’il ait été sélectionné malgré un coût beaucoup plus élevé que celui de ses concurrents français ou chinois. Le budget de l’opération s’élève à 2,1 milliards d’euros – une addition plutôt salée qui sera, sans doute et comme d’habitude, dépassée à la fin des travaux censés débuter à la fin de l’année.

Il s’agit de construire sur l’océan un complexe hôtelier de 52 hectares comprenant un palais des congrès et un casino international ainsi que des cinémas, des boutiques, un parc aquatique, des terrains de sport, une tour d’une hauteur de 100 mètres, « inspirée d’une voile de pirogue polynésienne », et quelques babioles exotiques comme des spas et des restaurants sous-marins. Pour ce prix de plus de 2 milliards, on pourra profiter d’une « vue sous-marine » sur l’intérieur du lagon et d’une « vue admirable », du haut de la tour, sur les couchers de soleil.
Un effondrement du tourisme

Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment un tel projet et d’une telle ampleur a-t-il pu naître chez les dirigeants de cette collectivité autonome d’outre-mer qui ne vit – largement, dit-on – que grâce aux subsides de Paris ? Les 5 archipels et les 118 îles de cette Polynésie française – 67 îles seulement sont habitées – ont une population totale assez imprécise de l’ordre de 250 000 à 300 000 habitants. Disons 275 000, soit environ la population de Montpellier, Bordeaux ou Strasbourg.

Le problème y est le même que dans les Antilles françaises ou à La Réunion, dans l’océan Indien : les réglementations et les normes françaises, les grèves françaises, l’assistanat français et les fonctionnaires français font fuir les touristes. En Polynésie, le nombre de visiteurs ne cesse de diminuer : il est passé de 252 000 en 2000 – un record, grâce aux lunes de miel de cette année du millénaire – à 208 000 en 2005 et 164 000 en 2013. Un véritable effondrement. Et c’est donc pour relancer le tourisme que l’aménagement du littoral de Punaauia a été décidé et qu’un appel d’offres a été lancé.
Monsieur 10 %

Le plus extraordinaire dans cette affaire insensée est que Gaston Flosse ait pu en être l’initiateur. Cet homme de 83 ans, qui est le repris de justice et le politicien « le plus poursuivi de l’histoire de la Ve République » selon les journalistes Fabrice Lhomme et Gérard Davet*, continue de sévir sans vergogne, alors qu’il vient encore d’être condamné, cette fois définitivement, par la plus haute juridiction, le 23 juillet dernier, à trois ans d’inéligibilité, quatre ans de prison avec sursis et 125 000 euros d’amende pour diverses malversations. L’élu a fait l’objet de nombreuses poursuites judiciaires, avec près d’une dizaine d’affaires jugées ou en cours de jugement. La dernière en date, il y a quelques mois, est une affaire de corruption lors du financement de la construction d’un nouvel hôpital à Tahiti. C’est bien simple, selon Gérard Davet et Fabrice Lhomme, reporters au Monde, Gaston Flosse est surnommé dans le Pacifique « Monsieur 10 % ».

Comment un tel personnage peut-il être encore président d’une collectivité d’élus, même d’outre-mer, et avoir la latitude de prendre de pareilles décisions ? La triste réalité est que, comme pour les politiciens corrompus en métropole, il faut attendre « l’autorité de la chose jugée en dernier ressort » pour appliquer les sentences aux élus, qui bénéficient d’immunités spéciales, et nous savons à quel point nos politiciens professionnels, avec des avocats retors et procéduriers, arrivent à faire durer le plaisir jusqu’au dernier arrêt de la Cour de cassation – vingt ans de procédure dans le cas de Gaston Flosse pour ce dossier de malversations.
Recours et requête

Fort bien, direz-vous, mais les condamnations de Flosse viennent précisément d’être confirmées par la Cour de cassation. C’est vrai, mais voilà…, nous sommes en France, au royaume féodal des codes juridiques extrêmement compliqués et des jurisprudences tordues et, en cherchant bien, on peut toujours trouver une solution. Le sénateur-président de la Polynésie l’a trouvée : en lançant une « requête en grâce présidentielle », il bloque le cours de la justice en obligeant cette dernière à ouvrir une nouvelle instruction qui suspend de fait l’exécution de la peine, même prononcée en dernier ressort. Et à Tahiti, pour une instruction de ce type, il faut certainement beaucoup de temps !

Pour faire bon poids, au cas où… Flosse annonce avoir déposé également un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme pour « non-respect du délai raisonnable, au regard de vingt ans de procédure » qu’il déclare avoir subis, alors même qu’il en est le seul responsable.
Une île de fonction à 13,4 millions

En attendant la suite du feuilleton, notre Gaston, tonton des îles, qui a servi de – mauvais – exemple à l’ONG Transparency International dans son rapport de 2012 sur l’état mondial de la corruption, continue à percevoir ses quelque 20 000 euros par mois, selon Le Point du 7 août 2014, et à profiter de sa vie de nabab dans son « île de fonction » paradisiaque de Tupai, à 17 kilomètres de Bora-Bora, « 988 hectares de purs délices » selon Davet et Lhomme, qui ont coûté la modique somme de 5,6 millions d’euros lors de leur achat en 1997 par le gouvernement polynésien.

Mais, comme il a fallu rendre les lieux « habitables » pour un si éminent et méritant personnage et y construire trois bungalows sur la plage, une unité d’hébergement pour le personnel, deux résidences sur pilotis, une antenne-relais pour les téléphones portables et la télévision, une belle piste d’atterrissage pour les « avions de fonction » de la République et quelques cases spacieuses pour les jeunes vahinés de son harem privé, l’addition finale a été de 13,4 millions d’euros pour le budget de la Polynésie, lequel est très largement financé par le contribuable métropolitain. Ainsi va la vie au pays des cocotiers en or massif.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here