On retient de la Révolution les grandes figures nationales : Robespierre l’incorruptible, l’archange Saint-Just, Danton et sa terrible hure, quelques autres encore. Un nom n’est jamais prononcé, celui d’Anacharsis Cloots, et quand on le prononce, trop souvent après l’avoir vite et mal lu, on imagine un quelconque annonciateur de l’anarchie, un utopiste sans doute un peu fou.

Or, Anacharsis Cloots était une des grandes voix de la Révolution, un orateur et un philosophe exceptionnel. S’il ne s’était pas opposé à Robespierre au nom de la République Universelle qu’il désirait, ne voyant dans la Révolution française que les prémices d’un mouvement qui devait s’étendre à tous les pays du monde, il aurait certainement joué un rôle essentiel après la Terreur. L’ « Orateur du Genre Humain », comme on l’appelait alors, avait un second tort, que les robespierrots surent parfaitement et cyniquement exploiter : il était allemand (mais de culture parfaitement française). Comme il était politique, pour mieux asseoir la dictature, de faire peur aux Français, avec des contes revisités de Ma Mère l’Oye, cette hypothétique Cinquième colonne dont le Comité de Sûreté agitait d’autant plus le spectre que la Prusse était entrée en guerre, Anacharsis le Prussien ne pouvait manquer de passer un jour devant le Tribunal Révolutionnaire et, loi de l’amalgame aidant, subir les caresses du rasoir national. Anacharsis est donc mort en 1794 et on a peu parlé de lui ensuite. La rumeur, les ragots survivent à leurs victimes : ce malheureux Anacharsis était de famille riche, il était même baron en Allemagne. Il avait écrit une diatribe pour défendre les Juifs et avait affiché, mais sans ostentation, son athéisme. Tant de « qualités » qui devaient faire que personne n’a vraiment eu envie de le faire sortir de l’anonymat dans lequel la mort l’avait plongé. Pour les Prussiens, il était un traitre qui avait choisi la cause de la France, pour les Français il était un espion à la solde des Prussiens. Les prolétaires honnissaient le « richard », les « richards » détestaient le sans-culotte,  les cagots l’athée… Il ne restait que l’oubli. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle, les travaux d’Avenel et les études très fines de Jean Jaurès pour qu’on lui rende une partie de son honneur. Mais là n’est pas le propos de ces quelques lignes

Depuis un mois, les conversations vont bon train à propos du petit livre publié par Stéphane Hessel, Indignez-vous ! La plupart des lecteurs sont enthousiastes et à mon avis avec raison. Dans un monde blasé par le matraquage des médias, dans un monde où le seuil de la sensibilité s’est forcément abaissé à force de voir jour après jour les catastrophes s’additionner, les victimes de guerres, de catastrophes naturelles ou environnementales se compter par milliers ou centaines de milliers, à force d’être confrontés aux scandales, à l’impéritie de ceux qui nous gouvernent, aux fausses paroles, aux fausses promesses, à la misère, aux injustices, au malheur en un mot, l’individu risque de ne plus s’étonner (au sens étymologique du terme) et s’il ne s’étonne plus, il accepte avec fatalisme. Il est lessivé, bon à tout accepter sans broncher. Voilà pourquoi, il est bien qu’un homme aussi respectable que monsieur Hessel lance se cri pour réveiller ses concitoyens, les empêcher de sombrer dans l’indifférence, cette indifférence si proche de la « banalité du mal » dont a parlé Hannah Arendt. Son cri ne s’adresse pas qu’aux Français et on a eu tort de s’emporter à propos de sa critique d’Israël. Il faut en effet que toutes ces dérives, politiques, écologiques, financières, raciales, humaines provoquent une réaction, qu’elles indignent. Bien entendu, les esprits chagrins arguent du fait que cela n’avance à rien, qu’il vaudrait mieux donner des solutions, que c’est de l’énergie perdue… Des solutions en vingt et quelques pages ! Ce n’est pas là l’intention de l’auteur. Il a seulement voulu que chacun d’entre nous prenne conscience et comprenne que c’est à lui, à chacun d’entre nous, de dire non, de crier que la coupe est pleine et qu’il faut changer et de ne pas croire simplement que « ça ne sert de toute façon à rien ». Comment ? Par cette prise de conscience justement, Stéphane Hessel nous pince pour que nous sortions de l’assoupissement dans lequel nous acceptons de végéter. A nous de prendre le relai, de réagir, de trouver les formes qu’il faut. Ce sera sans doute long et difficile, mais il fallait cette étincelle du départ. C’est les sens de ce livre.

Stéphane Hessel est le fils de l’érudit et écrivain Franz Hessel. Il a vécu sa prime jeunesse à Berlin et est venu à Paris avec ses parents en 1924 : il n’avait que sept ans, à peu près l’âge où Anacharsis quittera Clèves pour venir étudier dans cette capitale qu’il adorera et ne quittera plus guère.

Il n’est pas sans intérêt de rapprocher son action de celle d’Anacharsis et pas seulement parce que tous deux sont venus d’Allemagne et sont devenus des citoyens français exceptionnels qui nous ont enrichis de leur parole, de leur foi, de leur enthousiasme, quoiqu’en disent les esprits chagrins.

Anacharsis disait avec quelque emphase « Je sens que mon utopie est autant au-dessus du verbiage de la défunte Académie française,  que les élus du génie sont au-dessus des bassesses d’un courtisan, et que les pensées sublimes sont au-dessus d’une pension mendiée ».

Il savait que son temps était compté et que ses adversaires profiteraient de la moindre faiblesse pour l’abattre. Il se rendait compte qu’il n’aurait jamais le temps de donner forme à « son utopie », mais il voulait au moins semer l’idée, montrer aux Français qu’il fallait aller plus loin que la Liberté, l’Égalité et la Fraternité nationales dont certains se recommandaient et qui n’étaient en rien un bien national, mais que les Droits de l’Homme devaient s’appliquer à toutes les populations, à toutes les nations, à toute l’humanité artificiellement séparée pour l’intérêt de quelques-uns. Pour cela, il n’a pas hésité à utiliser des mises en scènes destinées à frapper les imaginations, à « réveiller » les esprits, comme quand il fit venir devant l’Assemblée du peuple français une soixantaine d’étrangers, les ambassadeurs (non officiels, et d’autant plus précieux !) de tous les pays du monde, venus apporter leur hommage à l’auguste aréopage et réclamant de lui aide et protection. Il se présentait aussi comme  la synthèse de toutes les volontés révolutionnaires, l’incarnation suprême : « Je suis plus nègre que Brissot,  plus juif que Grégoire,  plus mulâtre que Pétion », affirmait-il, cherchant à provoquer tous ces révolutionnaires qui se refugiaient chacun dans leur pré carré et ne voulaient pas voir plus loin.  Il voulait être également l’Argus de la Révolution,  le regard insidieux qui révèle toutes les turpitudes pour que les citoyens soient renseignés, s’insurgent et veillent à ce que « la morale coïncide avec la politique », comme il le proclamait.

A peine est-il membre du Comité diplomatique qu’il fait publier sa brochure sur les Conférences secrètes alors en usage et,  avec son sens de la formule,  il écrit: « On va chercher maintenant un Comité d’insurrection,  et ce Comité existe dans l’âme de tous les amis de l’humanité. Je suis,  moi,  du Comité d’indignation. »

Du Comité d’indignation ! Tiens !

Il y a deux cent vingt ans, Anacharsis Cloots ; il y a quelques jours Stéphane Hessel.

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