Islamophobie

Par François Labbé

Elle court, elle court l’islamophobie. Il paraît que pas mal de gens en souffrent et que chaque jour des quantités d’autres s’y laissent prendre. Ça fait penser à Ionesco, à Rhinocéros…
C’est ce que rapportent les journaux, et chacun sait que ce qui est imprimé ne peut mentir.
Sans doute en suis-je infecté. Ce matin, en me regardant dans mon miroir, je n’ai pourtant rien vu, mais bon, je m’observe ! Pas de fumée sans feu !
Une phobie, c’est une peur, une angoisse obsessionnelle. Je connais l’arachnophobie, l’agoraphobie, la claustrophobie, la cynophobie etc., et maintenant l’islamophobie. A propos d’arachnophobie, j’avais une amie qui poussait des cris d’horreur et perdait connaissance dès qu’elle voyait une araignée. C’était tout de même une phobie facile à gérer : avant la venue de cette amie, on inspectait bien les plafonds et les plinthes, les parquets et les lampadaires, on passait à fond l’aspirateur, l’œil sacrément scrutateur au cas où… Avec l’islamophobie, c’est plus difficile. Un peu comme le SIDA. Pour être sûr de l’avoir, il faudrait des examens. Mais lesquels ? Lorsque je passe devant une mosquée, je ne suis pas pris de tremblement, la vue d’une silhouette voilée ne me met ni en sueur ni en tremblements, et la rencontre d’un barbu ne provoque pas chez moi de réactions violentes. Il m’arrive d’acheter ma viande dans une boucherie Hallal et je n’ai jamais constate d’éruption ou d’érythème. L’idée de feuilleter le Coran dans une librairie ne me donne aucune nausée : j’ai même lu et annoté une édition de cet ouvrage… Alors ? C’est justement le problème. Il paraît que ce mal insidieux ne provoque aucun symptôme. L’islamophobie s’intériorise totalement. On ne remarque rien, même, surtout, quand l’infection est profonde. C’est pourquoi la presse considère probablement qu’il est de son devoir de tout mettre en œuvre pour avertir les populations de l’épidémie à laquelle elles ont ou vont succomber. Le 5e pouvoir considère qu’il a une mission de salut public et il veut nous prévenir pour guérir.
Évidemment, ceux qui, comme moi, ne croient ni à dieu ni à diable sont les plus touchés et on peut comprendre pourquoi : le constant rappel qu’il faut particulièrement respecter l’Islam (la soumission), qu’il faut marquer des égards spécifiques pour les sectateurs de cette religion et leurs habitudes votives, pardon leur culture religieuse, qu’il faut tout mettre en œuvre pour éviter tout ce qui pourrait de près ou de loin blesser leurs sentiments, leurs croyances et leur façon de vivre publiquement leur foi, tout cela peut rendre nerveux. On en a à peine fini avec Rome et ses vieilleries aux relents d’encens, Rome et ses bûchers, ses San Benedetto et ses miracles, ses ex-voto et ses interdits, qu’il faut se coltiner autre chose, faire béni-oui-oui avec l’islam. Comme nos ancêtres ont dû le faire avec les Églises chrétiennes pendant des siècles ! Je n’ai justement aucune envie de sourire au barbu parce qu’il est barbu, de baisser respectueusement les yeux au passage de la silhouette voilée, de m’ébahir devant la beauté des minarets, de réclamer le steak hallal pour tous, d’applaudir aux joies du ramadan… D’aucuns diront que c’est parce que j’ai peur dans le fond de ce qui me parait étrange. Ah ! la peur de l’étranger (= de ce qui est étrange !), voilà peut-être le symptôme ! Mes réactions ne sont donc bien que le signe de mon islamophobie. Je suis touché, je suis atteint !
Malgré ce constat désespérant, il y a quelque chose qui m’amuse. Avez-vous remarqué comment réagit la hiérarchie des Églises chrétiennes face à tout cela ? Non ? Eh bien, moi, j’y décèle une sorte de jalousie rentrée face à la susceptibilité des croyants, une susceptibilité partout prise en compte. Ces musulmans tout de même, ils savent s’y prendre ! C’est pas nous qu’on aiderait comme cela, avec nos églises et temples vides ! A nous de courber le dos sous les avanies dont on nous abreuve : les affaires de pédophilie, les banques vaticanes, l’immobilisme du dogme, à eux les soins de la République… D’ailleurs, certains petits malins commencent à s’extérioriser, à témoigner publiquement de leurs états d’âme et de leurs usages. Monseigneur Lefèbvre revividus ! On en a vu et entendu pas mal pousser leur complainte lors des cocasseries du mariage pour tous (encore une « cérémonie » d’ailleurs). Il fallait s’y attendre : la croix et le croissant se donne, si j’ose dire, la main. Même dieu, même combat, et la religion hébraïque n’est d’ailleurs pas en reste. On se rencontre entre « responsables », on échange des mamours, on fait les gros yeux aux imprécateurs (discrets désormais) de la laïcité, avec la bénédiction du bon chanoine François (Hollande)-aux-bras-courts. Comme larrons en foire…

Tout cela me donne envie de relire le fameux Traité des trois imposteurs ou quelques pages de Voltaire, grand pourfendeur de l’intolérance religieuse en quelqu’endroit du monde où elle sévit. J’irai revoir ce week-end le Tartuffe de Molière et méditerait ces paroles d’Anacharsis Cloots, dont la pensée politique et philosophique est toujours actuelle :

Les réformateurs Indiens, Chinois, Egyptiens, Hébreux et Chrétiens se sont étrangement abusés en prêchant les prétendus droits de Dieu. Ils ont dit que nous étions égaux devant Dieu, et que la fraternité universelle découlait de la fraternité céleste. Cette erreur grave engendra le plus affreux despotisme sacerdotal et royal. Nos chaînes s’appesantirent sous la main d’une foule de pères en Dieu qui furent sacrés, mitrés couronnés au nom du Père Eternel. On ôta la souveraineté du genre humain pour en revêtir un prétendu souverain dans le ciel, dont les représentants sur terre étaient des rois, des empereurs, des papes, des lamas, des bonzes, des brahmines, et tant d’autres grands officiers ecclésiastiques et civils. (Bases Constitutionnelles, p. 31, 1793.

J’ai prouvé dans différents écrits que Dieu n’existe point. Les hommes qui admettent cette chimère doivent se tromper non moins lourdement sur beaucoup d’autres objets ; et ce défaut de jugement, cette maladie morale est déplorable. Cela donne la clef de toutes les duperies dont les charlatans affligent l’humanité. Celui qui admet un Dieu raisonne mal, et un mauvais raisonnement en produit d’autres. Ne soyez pas l’esclave du ciel, si vous voulez être libre sur la terre. Il faut à la République de bons raisonneurs. Tel homme est feuillant par le même défaut mental qui le rend théiste. (Ibid., p. 32)

Mais aujourd’hui que nous tenons les dés pour nous partager la dépouille des dictateurs, pour rendre au peuple ses droits et sa majesté, il est inutile de multiplier les êtres sans nécessité, il est oiseux de mettre beaucoup d’importance à savoir si le premier principe est un Dieu éternel, ou un monde éternel, si le monde est créé ou incréé.[…] Vous fabriquez un fantôme et vous me dites: voilà l’Eternel. Je ne fabrique rien, je vous montre l’univers, en m’écriant: Voilà l’éternel!
Mais il n’y a pas d’ouvrage sans ouvrier ? Non, sans doute ; et qui vous dit que le monde soit un ouvrage ? Quelque chose existe de toute éternité, et je ne vois pas pourquoi l’on préférerait votre être fantastique à mon être réel, votre théos à mon cosmos. (Révolutions de France et de Brabant, avril-mai 1791)

La nature toute nue n’est ni belle ni laide ; mais elle devient un Léviathan sous l’armure de l’ignorance et de l’oppression ; elle devient une divinité adorable sous l’armure de la Constitution française.[…] Nous appartenons à la terre, pas au ciel. Un rêveur ascétique est un mauvais citoyen. Plus nous serons attachés à la terre, et plus nous aimerons notre patrie, notre mère commune. Pensons hardiment et les nuages se dissiperont.[…] Faites disparaître la divinité de l’imagination des hommes, et vous détruirez, d’un seul coup, l’oppression sacerdotale et royale. Substituez le Cosmos incréé au Théos créateur, et vous soulagerez votre entendement et votre patrie d’un double fardeau. La nature vivifiante est si aimable ; tout ce qu’elle renferme est éternel, impérissable comme elle. La nature ne gagne rien et ne perd rien. Le grand tout est parfait, malgré les défauts apparents ou relatifs de ses modifications. Nous ne mourons jamais ; nous transmigrons éternellement dans la reproduction infinie de tous les êtres qui se réchauffent dans le sein de la nature, et qui se nourrissent du lait de ses innombrables mamelles. (Bases constitutionnelles , p. 383-389).

On aurait peut-être tout simplement besoin de ne plus mêler sphère publique et sphère privée. Il est un certain nombre de droits et de devoirs qui regardent la première, il en est d’autres qui n’appartiennent qu’à la seconde : la religion, l’orientation sexuelle,… en un mot l’intimité. Qu’on en parle, il le faut certainement, mais que cette seconde sphère n’empiète pas sur la première.
Il est vrai qu’à l’époque du grand déshabillage que permettent les techniques modernes de communication, à l’époque du « je m’expose donc je suis », cela fait un peu démodé.

Islamophobie, donc.
Si les journaux le disent…

Pour ceux qui souhaitent s’informer sur Anacharsis Cloots, se procurer le livre Le Cahier Rouge, Orizons, 2011.

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