Plus discret et moins médiatisé que le trafic de l’ivoire, ou celui des écailles de pangolin, le trafic de peaux d’âne a récemment été exposé aux feux de l’opinion publique, notamment par le National Geographic. Ceci s’ajoute à la saisie en Afrique du Sud de 5 000 peaux au début de l’année, plus grosse prise à ce jour. Hautement lucratif, fondé sur ce qui est probablement des aberrations sous couvert de science, profondément irrespectueux du bien-être animal, ce commerce de peau trouve pour principal débouché les marchés asiatiques, et en particulier le marché chinois. La médecine traditionnelle chinoise attribue en effet à certains composants de la peau d’âne des propriétés thérapeutiques exceptionnelles : cette panacée, c’est l’ejiao, un produit garanti 100% souffrance animale. Satisfait ou remboursé.

De la maltraitance à l’état brut

Dans l’article du National Geographic, Reinet Meyer, inspectrice sud-africaine chez la SPCA (une association de protection des animaux) témoigne de la cruauté absolue d’un élevage d’ânes près de Bloemfontein. Non nourris, tassés dans des enclos trop petits pour eux, « 70 ânes poussent de leur museau des montagnes de déchets à la recherche de nourriture et titubent dans la boue, trop affaiblis pour pouvoir tenir debout ». Des ânesses qui étaient pleines ont mis bas dans ces conditions, leurs fœtus prématurés pourrissent sur le sol. L’inspectrice dit en avoir retrouvé 19. À quoi ça sert de prendre soin d’une bestiole qu’on va écorcher pour sa peau de toute manière ?

Les abattoirs sont souvent très sommaires, et les bêtes sont tuées à coups de marteau. Pour répondre à une demande importante, trois abattoirs ont été ouverts au Kenya, abattant chacun environ 150 bêtes par jour. Le directeur du Star Brilliant Donkey Export Abattoir de Naivasha, John Kariuki, se vante d’avoir été le premier au Kenya et même en Afrique à ouvrir un tel lieu.

A worker delivers a donkey’s skin for curing at a licensed slaughterhouse specialised in donkeys in Baringo, on February 28, 2017.
The emergence of the global trade in donkey hide attributed mainly to the rise of Chinaís middle class and an increased perception of the medicinal efficacy of a gelatine derived after boiling the hides, that is a key ingredient in a medicine called ‘ejiao’ has raised the price and the rate of slaughter of the animal. / AFP PHOTO / TONY KARUMBA

Des conséquences dramatiques pour les populations locales

Ces dernières années, ce commerce a pris énormément d’ampleur, en particulier parce que la peau d’âne est indispensable pour fabriquer l’ejiao, un produit utilisé par la médecine traditionnelle chinoise et servant prétendument à soigner des maladies du sang, à fortifier le corps… L’essor inquiétant de ce commerce a poussé l’association The Donkey Sanctuary à multiplier les alertes et les campagnes d’informations sur les horreurs qui lui sont inhérentes.

Dans de nombreux spots d’information, l’association explique que le prix des ânes a, dans certaines régions, été multiplié par 10 : en Egypte par exemple, où il est passé de 17 à 170 dollars en quelques années ! Les prix ont plus que doublé au Kenya depuis 2017.

Puisque les ânes prennent tant de valeur, les vols se généralisent, et pour des personnes dont les revenus dépendent de ces douces bêtes aux grandes oreilles, leur perte peut se révéler absolument catastrophique. Alex Mayers, membre de The Donkey Sanctuarytémoigne sur le site internet de l’association :

« Dans des régions comme Simanjiro en Tanzanie, où les ânes apportent l’eau du puits jusqu’à la maison, un âne volé, cela signifie l’arrêt de pratiquement toutes les activités, même l’école, pendant que les gens essaient de combler le manque créé par les voleurs ».

Anthony Maupe Wanyama, un livreur d’eau kenyan âgé de 29 ans confie à la BBC la douloureuse expérience qui a été la sienne :

« Je me suis levé un matin et Carlos avait disparu. J’ai cherché tout autour et puis je l’ai trouvé mort, on avait retiré sa peau (…). Maintenant je n’ai plus assez d’argent. Je n’ai pas payé mon loyer, je n’ai pas payé les frais de scolarité, et des gens comptent sur moi ».

Un marché alimenté par la demande chinoise

Selon le rapport complet de The Donkey Sanctuary, 1,8 million de peaux sont vendues chaque année, et depuis 1990, la population asine de la Chine a diminué de 8 millions d’individus, passant de 11 millions à environ 3 millions.

La production chinoise d’ejiao s’élève à 5 000 tonnes, ce qui nécessite le recours à 4 millions de peaux pour en extraire la gélatine ensuite transformée en « un tonic sanguin qui permet de soigner toutes sortes de maux comme l’anémie, la toux sèche ou les conséquences de la ménopause… Mais aussi l’insomnie ou la fatigue chronique » explique au Monde un pharmacien de Pékin.

Toutefois, le gouvernement niait en janvier l’importation officielle de peaux d’ânes par des entreprises chinoises.

En réaction aux scandales entourant ce commerce, 12 pays africains ont déjà décidé de l’interdire. Il s’agit d’une catastrophe ramifiée (et bien enracinée dans l’appât du gain) qui touche bien sûr les ânes, mais également les populations locales dont ces animaux constituent parfois la plus importante source de revenus. N’hésitons pas à soutenir The Donkey Sanctuary !

Crédits photos : TONY KARUMBA / AFP

23 octobre 2017 / par Timothee Dury

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