Lettre d’un Calédonien : chronique d’une récupération politique

C’est avec le cœur serré et la sensation d’étouffer que je vous écris cette lettre, tant la pression atmosphérique du microcosme Nouméen se fait plus lourde chaque jour. Ce ciel radieux des temps cléments, j’en ai la forte impression – confirmée par un rapide coup d’œil sur le site de la météo – s’assombrit de plus en plus vers l’orageux à l’approche de samedi. Comme un changement de climat…
Quand les temps changent, on a toujours l’impression que les choses évoluent, qu’elles vont de l’avant pour le meilleur et pour le pire. Présentement, j’ai comme une impression de déjà vu, de déjà vécu, d’un retour en arrière…

La marche de samedi, à l’initiative du Collectif pour un drapeau commun, devait être un rendez-vous citoyen et apolitique. Au gré des événements de cette semaine, on se retrouve dans une situation ubuesque où la cacophonie et la démagogie politique va primer sur tout le reste, effaçant d’un trait les objectifs initiaux qui restent somme toute louables et démocratiques, que l’on soit d’accord ou non sur le fond.

L’amateurisme du Collectif, combiné aux stratégies maladroites et ambitions personnelles de certaines individualités qui le composent, a transformé ce qui devait être un simple mouvement citoyen en un sanglant théâtre de règlements de comptes politiques.

 

Philippe Gomès, qui joue sa survie politique depuis son éviction du gouvernement, n’a pas eu le moindre mal à récupérer l’événement à son profit, en faisant de son éventuel succès un plébiscite personnel de sa stratégie de blocage des institutions.

Le Front National, sans doute porté par l’effet Marine Le Pen, y a vu également une occasion inespérée de revenir sur la scène politique. Hyperactif sur internet ces derniers temps, nul doute qu’il a bien l’intention d’avoir toute sa part du gâteau médiatique samedi à la Baie de La Moselle.

Le RPC, rallié à Calédonie Ensemble, a également sa carte à jouer, en espérant rafler l’aile dure et réactionnaire du Rassemblement-UMP, qu’il appelle les « déçus du Rump ».

Les partis politiques, à l’instar de Calédonie Ensemble, vont sans nul doute mettre en route leurs conséquents moyens pour amener le plus de monde possible à la manifestation de samedi, dont la traditionnelle colonne de bus des meetings électoraux transportant des familles entières en provenance de Brousse ou du Grand Nouméa vers la capitale.

Que ressortira-t-il de tout ça ?  Quelques milliers de personnes, dont la plupart seront les militants des partis politiques en présence, qui se livreront à une véritable curée médiatique, à l’affût du moindre centimètre carré d’objectif pour y agiter leurs bannières. Un terrain de chasse médiatique dans lequel un homme va indubitablement se tailler la part du lion…
Les dindons de cette mauvaise farce seront inévitablement les gens du Collectif pour un drapeau commun qui se retrouveront minoritaires dans leur propre manifestation !
Ce même Collectif qui, clairement dépassé par les événements, est aujourd’hui et bien malgré lui l’allié objectif de Philippe Gomès, tant dans sa stratégie politique que dans l’organisation de cet événement, à en juger par les milliers de « tracts communs » distribués sur les voitures tout cette semaine.

 

L’activisme de Philippe Gomès, ainsi que la participation financière de son parti dans la communication de ce « rendez-vous citoyen et apolitique » n’a pas été sans conséquence.
Et c’est bien là le plus grave.
Ses velléités de tirer le plus grand profit politique de l’événement n’ont pas mis longtemps à susciter des réactions du côté indépendantiste. A l’initiative de Roch Wamytan, reprise à la volée par Louis Kotra Uregei, L’Union Calédonienne et Le Parti Travailliste appellent désormais à une contre-manifestation sur la place du Mwa Ka. On voit d’ici le tableau. Un genre expressionniste abstrait mais au goût douteux, une bichromie désuète des années quatre-vingt, qui malgré son âge n’a pas pris beaucoup de valeur, et ne donnera sûrement pas une belle image de la Nouvelle-Calédonie…

C’est certainement cela qui me peine le plus, et sans vouloir sonner mélancolique, ce retour en arrière qui s’annonce me laisse une drôle d’impression.
Il y aura donc deux blocs, d’un côté un charivari de troupes aux convictions éloignées ou antagonistes : drapeau commun, retour aux urnes, anti-Rump, anti-drapeau FLNKS, anti-ADN ; de l’autre des indépendantistes avec leur drapeau, identitaire pour les uns, revendicatif pour les autres.

 

La tournure que prend la situation actuelle devrait en faire réfléchir plus d’un. Certains, a priori favorables à l’idée d’une marche pour un drapeau commun, se disent dores et déjà que la fête est gâchée d’avance. La récupération politicienne, l’image nauséabonde de deux blocs opposés, nous entrainent et nous emmènent à des années lumières d’une marche citoyenne et apolitique, les tentatives désespérées du Collectif pour reprendre la main n’ayant malheureusement pas réussi à estomper l’atmosphère pesante qui prévaut à la veille de la manifestation de samedi.

Je reste quand même persuadé que le Collectif pour un drapeau commun porte une grande responsabilité dans la cacophonie ambiante. En voulant s’aventurer sur le terrain politique, en essayant de tirer parti des récents événements gouvernementaux pour monter en ligne et faire entendre leurs voix, ils se sont faits prendre à leur propre jeu et c’est aujourd’hui la politique qui les utilise. Un amateurisme qui, si comme je l’espère n’entraînera pas de conséquence sur la vie des Calédoniens, ne manquera pas de provoquer quelques remous au sein même du Collectif, qui devra bien se poser quelques légitimes questions sur les motivations réelles de certains de ses membres, et probablement réajuster sa stratégie afin de porter au mieux ses convictions qui restent je le répète louables et parfaitement légitimes.

 

Pour toutes les raisons invoquées précédemment, je ne me rendrai pas samedi à la Baie de la Moselle car ce qui devait être une marche citoyenne et apolitique prendra des allures de festin politique, et je ne veux être mangé ni à la sauce Calédonie Ensemble ni à la sauce Front National.
Une toute autre image donc… qui illustrera bien mal le destin commun.

 

Chronique d'une récupération politique

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