L’aviez vous su ?

Dans L’ordre et la morale Mathieu Kassovitz raconte sa version des événements d’Ouvéa en 1988. Le dijonnais Bernard Meunier, ancien membre du GIGN et otage dans la grotte d’Ouvéa, démonte dans les grandes largeurs la thèse du réalisateur et de son ancien patron Philippe Legorjus.

GazetteInfo : L’ordre et la morale de Mathieu Kassovitz est souvent qualifié de film partisan et orienté… Quel est votre sentiment ?
BERNARD MEUNIER : C’est un film qui m’a paru évidemment manichéen, manipulatoire, totalement partisan et très éloigné de la vérité. S’il avait été vendu comme un film inspiré de faits réels, cela ne m’aurait posé aucun problème. En revanche à partir du moment où Mathieu Kassovitz se répand sur les plateaux télé en affirmant qu’il a fait un film historique après avoir effectué dix ans d’enquête et entendu tous les protagonistes de cette affaire, cela me pose un vrai souci. Il se devait de se rapprocher au plus près de la vérité. Mathieu Kassovitz s’en est tenu uniquement aux témoignages des Kanaks et de Philippe Legorjus, l’ancien patron du GIGN… Ni le général Vidal, ni les gendarmes du GIGN, et aucun otage n’ont été entendus. Pas même Jean Bianconi, le substitut du procureur de l’époque qui a pourtant joué un rôle essentiel dans cette affaire.

Il y a plusieurs aspects sur lesquels la vérité a été édulcorée, voire même totalement réécrite selon vous… Cela commence dès le début du film avec l’attaque de la gendarmerie de Fayaoué…
On a effectivement la preuve par des documents (voir page 10) que des gendarmes ont été assassinés ou grièvement blessés à coups de tamioc et pas uniquement au fusil, comme le montre Kassovitz dans son film. Il faut savoir que les gendarmes n’étaient pas armés. Seul le lieutenant Florentin avait son arme puisqu’il rentrait de patrouille à ce moment-là.

« C’est un film manichéen, manipulatoire, totalement partisan »

Tout au long du film, Mathieu Kassovitz fait apparaître une rivalité palpable entre les gendarmes du GIGN et les militaires. Là encore, pure invention ?
Tout a fait. Je peux vous dire que nous travaillions ensemble. Pour ce qui est du GIGN nous étions employés à ratisser cette île pour trouver la grotte ou étaient retenus les otages. Nous nous occupions également des interrogatoires. Mathieu Kassovitz raconte à qui veut l’entendre que des interrogatoires musclés ont été pratiqués, que des Kanaks ont été jetés des hélicoptères ou qu’ils étaient attachés sur les capots des Jeep. Sérieusement où va-t-il chercher tout ça ? Vous imaginez bien que si de telles choses s’étaient produites il y aurait des photos, des documents, des témoignages. Là il n’y a rien. Tout est faux.

Il y a aussi l’image globalement positive que souhaite véhiculer le réalisateur sur les indépendantistes preneurs d’otages. Vous qui faisiez partie des otages volontaires du GIGN vous n’avez pas le même sentiment… Comment se sont comportés les Kanaks avec vous, et notamment leur leader Alfonse Dianou ?
Nous étions menacés quotidiennement. Un jour ils voulaient en descendre un, le lendemain un autre. Tous les prétextes étaient bons pour nous poser un canon sur la tempe. Nous n’avions rien à manger ni à boire.  Alfonse et Hilaire Dianou descendaient tous les jours dans la grotte pour nous menacer, la main tremblante sur la queue de détente. La tension montait un peu plus chaque jour.

Le film laisse pourtant croire que les Kanaks souhaitaient une issue pacifique… Là encore vous avez un autre sentiment… corroboré d’ailleurs par le rapport de la Ligue des droits de l’homme publié en 1989… En clair ils n’avaient pas l’intention de se rendre…
Absolument. Le rapport de la Ligue des droits de l’homme le montre très clairement, notamment à travers les déclarations du substitut du procureur Jean Bianconi. Ce dernier était en contact quotidien avec les ravisseurs. Les Kanaks étaient très clairs là-dessus. Ils ne voulaient pas être jugés par une « justice de blancs ». Ils estimaient qu’ils n’avaient pas tué les gendarmes de Fayaoué pour rien et qu’ils iraient jusqu’au bout. En clair qu’ils finiraient armes à la main en tuant tous les otages, à commencer par les gendarmes du GIGN.

Votre ancien patron Philippe Legorjus s’attribue le rôle de négociateur pendant cet épisode… ce que vous réfutez également…
Legorjus s’est positionné dans un premier temps comme négociateur, mais je dirais par accident. Jean Bianconi connaissait certains indépendantistes. Il a décidé de s’approcher d’eux pour nouer un contact. Philippe Legorjus sentant que la situation risquait de lui échapper l’a suivi bêtement et s’est fait prendre en otage. Sous la menace il a dit aux Kanaks qu’il était venu avec six de ses hommes. Nous n’avions pas d’autre choix que de nous porter volontaires pour nous rendre. Si nous ne l’avions pas fait il est évident qu’il allait exécuter un ou plusieurs otages. Après la violence de l’attaque de la brigade de Fayaoué nous savions qu’ils en étaient capables. Philippe Legorjus qui avait réussi la première nuit à se positionner comme médiateur sera relâché le lendemain. Contrairement à ce que l’on voit dans le film il ne reviendra jamais dans la grotte et n’aura plus de contact avec nous ni avec Alfonse Dianou. Le seul qui revenait tous les jours c’est Jean Bianconi, le véritable négociateur dans cette histoire… Son véritable statut lui a été volé par Legorjus…

La veille de l’assaut, Jean Bianconi, sur son initiative, réussit à vous faire passer des armes et une clé de menotte… Un rôle que s’attribue une fois encore Philippe Legorjus…
Absolument. Cette idée de passer les armes n’était en rien l’idée de Philippe Legorjus mais bien celle de Jean Bianconi. Les autres membres du GIGN avaient d’ailleurs tenté de l’en dissuader puisqu’il était fouillé dès qu’il arrivait à la grotte. Jean Bianconi a insisté sentant bien que sans ces armes nous allions tous y rester…

Le rôle exact de Legorjus pendant l’assaut est également ambigu… Le film nous le présente, héroïque, menant l’opération de libération. Là encore la réalité est tout autre ?
Archi-faux ! Il n’a pas participé à l’assaut puisqu’il est resté caché derrière un rocher avec un magasinier. Il n’a pas du tout avancé avec les hommes du GIGN qui étaient en progression vers la grotte. Cela d’ailleurs lui a été reproché en débriefing de retour à l’unité. Il nous avait d’ailleurs avoué ne pas avoir été dans la capacité physique et mentale de participer à l’assaut, fatigué par sa soi-disant semaine de négociations.

« Philippe Legorjus n’a pas participé à l’assaut »

D’ailleurs il quittera le GIGN peu de temps après …
Il avait perdu toute crédibilité et n’avait plus l’aval de ses hommes…

Au lendemain de l’opération Victor, des rumeurs d’exécutions sommaires perpétrées par des militaires se sont répandues… Que savez-vous là-dessus ?
Des rumeurs sont effectivement apparues quelques jours après. Aucune enquête ni autopsie n’a pu prouver quoi que ce soit. Quand je suis sorti de la grotte, je peux vous dire que l’assaut était terminé et qu’aucun coup de feu n’a été tiré.

Philippe Legorjus affirme pourtant aujourd’hui qu’il s’est passé des choses peu glorieuses à la fin de l’assaut…
Il n’a pas toujours dit ça. Interrogé à plusieurs reprises par Le Monde en mai 1988 il dira que c’est inacceptable de croire de telles rumeurs alors que personne n’avait vu de pareils agissements. Il dira même que tous les Kanaks morts avaient une arme à la main. Philippe Legorjus a quand même la faculté de dire tout et son contraire dans cette affaire.

En revanche il a été prouvé qu’un officier de gendarmerie a porté des coups sur le leader des preneurs d’otages, Alfonse Dianou ?
Effectivement. Le commandant de l’escadron dont étaient issus les quatre morts de la gendarmerie de Fayaoué a porté des coups à Alfonse Dianou. Cet officier a d’ailleurs été sanctionné pour ces agissements… (* voir précisions en fin d’interview)

Mathieu Kassovitz n’hésite pas à parler d’un « film de réconciliation ». C’est votre sentiment ?
Réconciliation entre qui et qui finalement ? Personnellement je ne connais pas de Français, de militaires ou de gendarmes anti Kanaks. Nous sommes intervenus en Nouvelle-Calédonie comme nous aurions pu intervenir en Corse ou en Auvergne. Très honnêtement je ne vois pas de quoi il parle… .

* Après vérification auprès de la Direction générale de la gendarmerie nationale, il s’avère qu’un officier en charge du transport d’Alfonse Dianou après l’assaut du 5 mai 1988 a bien été suspendu de son commandement en date du 31 mai 1988. Une décision annulée le 1er juillet 1988 sur décision du tribunal administratif.

« Ça me désole »

Éric Moulié était au GIGN entre 1983 et 1998. Son père est l’une des victimes de l’attaque sanglante de Fayaoué. À l’occasion de la sortie de L’ordre et la morale, l’ancien gendarme dénonce la version soutenue par le duo Legorjus / Kassovitz.

GazetteInfo : Votre père était l’un des gendarmes assassinés par les indépendantistes kanaks lors de l’attaque de la gendarmerie de Fayaoué… Et contrairement à ce qu’affirme Matthieu Kassovitz, il n’est pas mort à la suite de ses blessures par arme à feu …
ÉRIC MOULIÉ : Je ne peux pas croire une seconde que Mathieu Kassovitz ait fait dix ans d’enquête pour réaliser son film. Il n’a pas mené son enquête comme il aurait dû. À aucun moment nous n’avons été sollicités, excepté Philippe Legorjus. J’ai eu l’occasion d’assister à une avant-première en présence de Mathieu Kassovitz et Philippe Legorjus. Une avant-première durant laquelle ils disaient que les gendarmes avaient été tués par armes à feu. J’ai pris la parole pour dire que j’avais en ma possession un document prouvant que mon père était mort à la suite de coups portés par arme blanche. Ils n’ont rien trouvé de mieux à dire qu’ils avaient cherché à me joindre sans succès, et qu’ils n’étaient pas au courant de l’existence de ce document. Ils n’ont délibérément pas cherché à avoir tous les sons de cloche. D’ailleurs le lendemain de cette avant-première, Mathieu Kassovitz continuait à raconter que les gendarmes n’avaient pas été tués à l’arme blanche. Ça me désole.

Que savez-vous de cette attaque et de l’ambiance qui régnait en Nouvelle-Calédonie avant ces événements ?
Avant de se faire assassiner, mon père avait envoyé des courriers à ma mère dans lesquels il écrivait que la situation était très chaude depuis quelques semaines, qu’ils faisaient très attention quand ils allaient se baigner parce qu’ils se faisaient caillasser. C’est pour ces raisons que mon père ne voulait plus que les Kanaks rentrent dans la gendarmerie pour vendre leur poisson comme ils le faisaient tous les matins. Un infirmier présent ce jour-là m’a raconté la scène dans le détail. Les Kanaks ont frappé un gendarme à coup de tamioc, mon père a couru vers l’armurerie, il a pris un coup de fusil non mortel derrière la tête, avant d’être achevé à coups de tamioc par Alphonse Dianou lui-même. Dianou se vantera d’ailleurs par la suite d’avoir tué mon père. Tout est écrit noir sur blanc dans le rapport de la Ligue des droits de L’homme. Matthieu Kassovitz dit qu’il s’est appuyé sur ce rapport pour faire son film, mais ça, étonnamment, il ne l’aura pas retenu…

« Les plus grandes guerres de Legorjus c’était le tennis-ballon au gymnase ! »

C’est un doux euphémisme de dire que vous êtes remonté contre votre ancien patron Philippe Legorjus ?
Quand je vois Philippe Legorjus raconter à la télévision que des actions comme celle d’Ouvéa il en a connu plusieurs dans sa carrière, je crois rêver. Quand il est passé opérationnel au GIGN, j’y étais déjà, et quand il est parti, j’y étais encore. Et je peux vous dire que les plus grandes guerres de Philippe Legorjus c’était le tennis-ballon au gymnase ! Les grandes interventions que nous avons menées quand il était au groupe il n’y a même pas participé. Après, quand il dit qu’il est parti du GIGN c’est faux, il est parti parce qu’il aurait été mis au placard, plus personne ne voulait de lui après les événements d’Ouvéa. Quand on voit d’ailleurs Philippe Legorjus monter les hommes à l’assaut dans le film c’est une ineptie, tout le monde est unanime là-dessus. Il serait intéressant que quelqu’un se penche sur la réelle biographie de Philippe Legorjus au GIGN. Je crois que Legorjus a manipulé Kassovitz… Et ce dernier était finalement très content de se faire manipuler. Les propos de Legorjus rentraient parfaitement dans la ligne intellectuelle que s’était fixée Kassovitz sur l’affaire d’Ouvéa… Les gentils Kanaks contre les méchants militaires.

En 1989 une amnistie générale concernant les deux parties a été votée. D’après vous, les rapports de constatations faisant état de l’utilisation d’armes blanches sur les gendarmes ont été biffés, dans le but de favoriser l’amnésie des auteurs…
On sait que plusieurs gendarmes ont été touchés par armes blanches. Un ou deux mois après, ces blessures au tamioc n’apparaissaient plus nulle part… sur aucun document, tout cela pour laisser penser que les gendarmes avaient été tués par armes à feu. Sauf celui de mon père qui n’a pas pu être modifié. Il y a eu une falsification volontaire des documents pour cacher la barbarie de l’assaut .

( sources Gazetteinfo)

3 COMMENTS

    • Alors deja c’est pas Cagou c’est un contributeur et au cas ou tu aurais du mal a dechiffrer ce qui est ecrit, elle annonce direct  » l’aviez vous su  » … Alors c ‘est qui qui est bidon ?

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