En 2004, l’ouragan Ivan déstabilise la plate-forme pétrolière de l’entreprise Taylor Energy, qui s’écroule dans l’océan et commence à libérer des centaines de barils de pétrole journaliers. Pendant de nombreuses années, les autorités, et l’entreprise, vont simplement constater et surveiller les fuites sans intervenir pour y remédier, tout en cachant au public la situation. L’ampleur des fuites est si grande que la catastrophe pourrait dépasser celle de Deepwater Horizon de la compagnie pétrolière britannique BP. 

Depuis 2004, entre 300 et 700 barils de pétrole par jour se sont échappés d’un site situé à 12 kilomètres des côtes de la Louisiane, lorsqu’une plate-forme de production pétrolière appartenant à Taylor Energy a sombré dans un glissement de terrain provoqué par l’ouragan Ivan. Un grand nombre de puits n’ont pas été bouchés, et les autorités fédérales estiment que le déversement pourrait se poursuivre pendant ce siècle.

En l’absence de solution, le déversement menace de dépasser la catastrophe de Deepwater Horizon de BP comme étant le plus important jamais enregistré. Alors que le pétrole continue de polluer le Golfe, l’administration Trump propose la plus grande extension des contrats de location pour l’industrie pétrolière et gazière, avec la possibilité d’ouvrir la quasi-totalité du plateau continental extérieur aux forages en mer. Cela inclut la côte atlantique, où les forages n’ont pas eu lieu depuis plus d’un demi-siècle, et où les ouragans ont frappé avec une fréquence doublée par rapport au Golfe.

Les plans d’expansion se concrétisent malgré les craintes que l’industrie pétrolière offshore soit mal réglementée et que la planète doive réduire le recours aux combustibles fossiles pour lutter contre le réchauffement climatique. Ainsi, 14 ans après la destruction de la plate-forme de Taylor par Ivan, les puits fissurés libèrent tellement de pétrole que les scientifiques avaient besoin d’appareils respiratoires pour étudier les dommages in situ.

À l’horizon du site, une forêt de plates-formes pétrolières s’élève des eaux du Golfe et de l’ancienne plate-forme de Taylor, il ne reste plus que des nappes de pétrole de couleur arc-en-ciel, souvent visibles à des kilomètres. À l’opposé, l’existence d’une situation similaire est virtuellement impossible dans l’Atlantique, où la majorité des gouverneurs des états côtiers, des législateurs, des procureurs généraux et des résidents se sont alignés contre la proposition de l’administration.

L’accident de Taylor Energy est en grande partie inconnu en dehors de la Louisiane en raison des efforts de la société pour le garder secret, dans l’espoir de protéger sa réputation et des informations confidentielles sur ses activités, selon une action en justice qui a finalement obligé la société à révéler son plan de nettoyage. Le déversement a été dissimulé pendant six ans avant que des groupes de surveillance de l’environnement ne tombent sur une marée noire alors qu’ils surveillaient la catastrophe de Deepwater Horizon de BP à quelques kilomètres au nord du site de Taylor en 2010.

Le département de l’Intérieur s’oppose aux efforts de Taylor Energy, qui tente de se dédouaner de la catastrophe. La société a intenté une action en justice devant un tribunal fédéral pour obtenir le retour d’environ 450 millions de dollars dans une fiducie créée avec le gouvernement pour financer le travail de récupération d’une partie de l’épave et la localisation de puits enfouis sous une couche de terre de 30 mètres.

Taylor Energy a refusé de commenter la situation. La société a fait valoir qu’il n’y avait aucune preuve démontrant que l’un des puits fuyait. Le mois dernier, le ministère de la Justice a soumis une analyse indépendante montrant que le déversement était bien supérieur aux 1 à 55 barils par jour décrits par l’US Coast Guard National Response Center (CNRC), à l’aide de données fournies par la société pétrolière.

L’auteur de l’analyse, Oscar Garcia-Pineda, consultant en géosciences et spécialisé dans la télédétection des déversements d’hydrocarbures, a déclaré que le CNRC avait signalé plusieurs fois que les estimations étaient basses les mêmes jours, alors qu’il découvrait de lourdes couches de pétrole sur le terrain. Pour lui, les rapports du CNRS ne sont pas fiables.

À une époque de changements climatiques et de réchauffement des eaux, les tempêtes sont de plus en plus fréquentes et violentes. Depuis Ivan en 2004, plusieurs ouragans ont frappé ou détruit plus de 150 plates-formes en seulement quatre ans. En moyenne, 1.250.000 litres de pétrole brut sont déversés chaque année en Louisiane à partir de plates-formes offshore et de réservoirs de pétrole onshore, selon un organisme public qui les surveille.

Le Golfe est l’une des régions pétrolières et gazières les plus riches et les plus productives au monde. On prévoit une production de plus de 600 millions de barils cette année seulement, soit près de 20% de la production totale de pétrole des États-Unis. Selon des analystes du gouvernement, 40 milliards de barils supplémentaires restent sous terre.

Environ 2000 plates-formes se trouvent dans les eaux au large de l’État de Bayou. Près de 2000 autres sont au large des côtes voisines, le Texas et le Mississippi. À cela s’ajoutent près de 80.000 km de pipelines actifs et inactifs acheminant des hydrocarbures et des minéraux vers la côte.

Sur 1.000 puits situés dans les eaux fédérales et étatiques, il y a en moyenne 20 rejets non contrôlés de pétrole par an. Un incendie se déclare en mer tous les trois jours en moyenne et des centaines de travailleurs sont blessés chaque année. BP a payé ou mis de côté 66 milliards de dollars pour des amendes, des règlements légaux et le nettoyage de la fuite de 168 millions de gallons.

Cependant, de nombreuses sociétés ayant des contrats de location dans le Golfe et des activités de forage sont petites, financièrement à risque et aux prises avec des difficultés financières ; elles ne peuvent donc, économiquement, pas faire face à un accident de cette ampleur.

L’une d’elles était Taylor Energy (qui n’est d’ailleurs pas une petite entreprise). Il s’agit d’un géant pétrolier de la Nouvelle-Orléans détenu par Patrick F. Taylor, un magnat et philanthrope qui a lancé un ambitieux programme de bourses universitaires pour les étudiants à faible revenu. La société était autrefois la seule entreprise individuelle à exploiter et produire du pétrole dans le golfe du Mexique, selon sa fondation éponyme.

Taylor a fait ce qui était sans doute sa transaction la plus ambitieuse en 1995, lorsqu’il a repris une plateforme de production de pétrole autrefois exploitée par BP. S’élevant dans plus de 137 mètres d’eau, elle mesurait environ 40 étages. Ses piliers étaient enfoncés dans le fond boueux de l’océan et des entonnoirs étaient reliés à 28 puits de pétrole forés. À son apogée, la compagnie pétrolière a contribué à faire de Taylor et de sa femme, Phyllis, le couple le plus riche du Big Easy.

Cet investissement s’est écroulé le 15 septembre 2004, lorsque l’ouragan Ivan a déclenché des vents de 233 km/h et des vagues qui ont atteint les 21 mètres, alors qu’il évoluait dans le Golfe. Sous l’eau, la tempête de catégorie 4 a dispersé des tonnes de boue et a déformé la plate-forme. L’avalanche a coulé la structure colossale et l’a projetée à 170 mètres de la pente de son emplacement d’origine.

Plus de 620 barils de pétrole brut empilés sur son pont sont tombés avec lui. Les tunnels qui conduisaient le pétrole depuis les puits ont été mutilés et déchirés. Un mélange d’acier et de fuites d’huile a été enfoui sous 45 mètres de boue. Moins de deux mois après la tempête, Patrick F. Taylor est décédé d’une infection cardiaque à 67 ans.

 Taylor Energy a signalé le déversement à la Garde côtière, qui a surveillé le site pendant plus de cinq ans sans informer le public de la catastrophe. Quatre ans après le début de la fuite, en juillet 2008, les garde-côtes ont informé la société que le déversement avait été considéré comme « un rejet de pétrole brut continu et non sécurisé qui constituait une menace importante pour l’environnement », selon un procès entre Taylor Energy et son assureur.

 Taylor Energy a passé un accord avec des responsables fédéraux pour établir une fiducie de 666 millions de dollars américains afin de mettre un terme à la situation. L’entreprise a bouché environ un tiers des puits et a construit une sorte de bouclier pour empêcher le pétrole brut de monter. Ce dernier a toutefois continué de fuir malgré ces précautions.

En 2010, six ans après le début de la fuite de pétrole, les scientifiques qui étudiaient le déversement de BP se sont rendu compte que les nappes de pétrole qu’ils voyaient étaient anormales. « Nous volions pour surveiller la catastrophe de BP et nous avons continué à voir ces nappes, mais elles étaient loin du déversement de BP. » déclare Cynthia Sarthou, directrice du Gulf Restoration Network.

En vertu de la loi sur la pollution par les hydrocarbures, les entreprises sont tenues de signaler les déversements dangereux au CNRC, qui tient une base de données sur la pollution chimique. Aucune loi n’oblige les entreprises ou le gouvernement fédéral à sensibiliser le public, mais la Loi sur l’eau saine prévoit clairement la participation des citoyens.

Les écologistes ont poursuivi Taylor Energy en justice. Dans leur action en justice, les défenseurs de l’environnement ont qualifié l’accord conclu entre Taylor Energy et le gouvernement fédéral « d’entente secrète incompatible avec la politique nationale ». Cette politique, ont-ils affirmé, était clairement énoncée dans la Clean Water Act, qui prescrit la participation du public à la mise en œuvre de tout règlement. Selon la loi, la participation citoyenne « doit être assurée, encouragée et assistée ».

En outre, Taylor Energy a minimisé la gravité de la marée noire. Une enquête menée par l’Associated Press en 2015 a révélé qu’elle était environ 40 fois pire que ce que la société avait rapporté. Taylor Energy avait soutenu que la fuite était de 8 gallons par jour (soit 30 litres) ; les garde-côtes ont finalement déclaré qu’il s’agissait de 318 litres ou plus, et qu’ils provenaient certainement de l’un des 16 puits.

Près de dix ans après la chute de la plate-forme pétrolière, le gouvernement a déterminé que le volume réel de fuites de pétrole dans le Golfe se situait entre un et 55 barils par jour. Maintenant, la nouvelle estimation est inférieure à 700 barils par jour. Chaque baril contient 159 litres.

En dépit de cette constatation, la NOAA en est encore aux premières étapes d’une évaluation des ressources de la vie marine qui pourrait expliquer l’impact du déversement de Taylor Energy, et a plus de trois ans de retard sur l’échéance fixée pour la détermination biologique de l’impact du déversement de BP sur le milieu marin.

Le New Jersey a adopté une loi interdisant le forage du pétrole et les infrastructures pétrolières dans les eaux de l’État à 5 km du rivage, paralysant tout effort visant à acheminer des pipelines des plates-formes au rivage. D’autres États ont adopté des lois similaires.

Dans les Carolines, où les vents de l’ouragan Florence ont atteint les 241 km/h et provoqué une vague monstrueuse de 25 mètres à l’approche du rivage, les gouverneurs des deux partis politiques ont imploré le secrétaire de l’Intérieur, Ryan Zinke, d’adopter les mêmes réglementations.

 Taylor Energy avait été vendue à une coentreprise de sociétés sud-coréennes en 2008, année de la création de la fiducie d’un montant de 666 millions de dollars américains. Un tiers de l’argent avait été dépensé pour le nettoyage et un tiers seulement des puits qui fuyaient avaient été réparés. Mais William Pecue, président de l’entreprise, voulait récupérer 450 millions de dollars, affirmant que le déversement ne pouvait de toute façon pas être maîtrisé au regard de la force extraordinaire de la tempête.

Mais Ivan n’était pas une tempête extraordinaire. Selon la NOAA, il s’agit de l’une des plus de 600 suivies dans le Golfe depuis la tenue de registres au milieu des années 1800. Quatorze ans après le déversement de Taylor et 10 ans après la catastrophe de Deepwater Horizon, le gouvernement fédéral ne sait toujours pas quel est l’impact de ces déversements sur la vie marine.

Alors que la saga dans le Golfe se poursuit, des responsables politiques de la côte atlantique observent avec anxiété la proposition du président Trump d’offrir des baux fédéraux pour le forage offshore. Il faudrait au moins une décennie pour que le forage en Atlantique commence. L’industrie voudrait d’abord effectuer des tests sismiques pour déterminer la quantité de pétrole et de gaz dans le sol.

Selon les résultats, les entreprises candidateraient ensuite aux contrats de location. L’Intérieur n’a pas encore approuvé les tests sismiques, qui selon certaines études nuiraient à la vie marine, y compris aux grands mammifères tels que les dauphins et les baleines.

Les représentants du secteur pétrolier et gazier estiment que le développement énergétique au large de cette côte pourrait générer pour la Caroline du Sud, une croissance économique annuelle de 2.7 milliards de dollars, créer 35.000 emplois et potentiellement réduire les coûts de chauffage pour les résidents qui ont du mal à payer leurs factures.

Au cours d’une audience d’information fédérale en Caroline du Sud pour expliquer le plan de l’administration Trump en février, Mark Harmon, directeur d’une unité étatique de l’American Petroleum Institute, a insisté sur ce point. « En fin de compte, cela représente un potentiel d’emplois et de réinvestissements dans la communauté. » a-t-il affirmé.

Une fois que l’industrie pétrolière se sera implantée dans la région, le jeu sera terminé, a déploré Chris Eaton, avocat de Earth Justice. « Une partie importante de l’économie commence à changer alors que des emplois rémunérés à 100.000 dollars transforment le marché du tourisme en marché du pétrole. Si ça continue, le situation ne fera qu’empirer ».

Trustmyscience / Washingtonpost via Aphadolie.

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